06/07/2026

Postpunk 90

Que restait-il du postpunk dans les années 90 ? Dans quelles musiques de cette décennie pouvait-on encore expérimenter ses propositions radicales et ses humeurs ?

 

Dans la seconde moitié des années 80, les premiers morceaux acid house semblaient avoir fait renaître l'avant-funk, avec des échos de PiL, A Certain Ratio, 23 Skidoo ou Cabaret Voltaire : les rythmes maniaques, les lignes de basse menaçantes, les espaces dub caverneux. Par son imaginaire même, cette musique revenait au principe du death disco.

Le postpunk poursuivit sa demie-vie subliminale dans la culture rave des années 90 : percussions hyper-rapides et fébriles, sensations vertigineuses d’une félicité déchirante, une ambiance hantée/traquée de paranoïa. Certains morceaux de darkside jungle se rapprochaient étrangement de This Heat, Japan ou Bryne+Eno.


Sentiment d’anxiété extatique et de dysphorie apocalyptique transmis par la musique.

Il y eut également nombreux échantillonnages de grooves implacables venant du mutant disco.

Bristol, avec une présence multiraciale établie de longue date, a toujours produit sa propre variété de métissages subculturels : depuis le postpunk dub-funk-jazz du Pop Group jusqu'au trip-hop. Ce dernier citait plutôt des groupes conceptuels, orientés albums, s’inscrivant autant dans une tradition art-rock britannique que dans la lignée plus évidente du hip-hop. 

Esthétique clairsemée, urbaine et lunatique et poésie de l'inconscience politique à la John Lydon.


Toute la musique que j'aime elle vient de là, elle vient du... dub ?

Les riddims produits organiquement participèrent à la construction de paysage mentaux kinesthésiques. Dans l'après-punk, la rencontre de styles qui étaient voués à demeurer distincts eut une charge libératrice et subversive. Et provoqua l'émergence de nouveaux genres hybrides.

Cf. la note sur le punky reggae.

S'éloignant de ses racines jamaïcaines, le dub devint une pratique post-géographique de déconstruction formelle colonisant d'autres genres : jungle, house, hip-hop, postrock.

Ian Penmab développa deux notions jumelles : le dub comme ancêtre de la remixologie moderne et la version dub comme alter ego spectral/squelettique de la chanson. Kodwo Eshun posa l'idée du dub comme « hallucinogenre », ensemble de technique de studio vouées à générer des fantômes et une fantasmagorie, se situant loin de la métaphysique rasta de la terre plate (sic).

Alors que la Black Britain se manifestait dans la jungle et le triphop, la plupart des indie rockers anglais des années 80-90, non contents d'échouer à reproduire correctement le dynamisme rythmique de leurs sources des sixties, ont répugné à injecter dans leur musique l'énergie et l'innovation de la musique noire contemporaine.

A l'exception peut-être de la génération perdue du postrock :

Sur les limites du parallèle entre le postpunk et le hardcore continuum :

Le postpunk gardait toujours une intention expressive et une urgence communicative tout simplement absente dans les dernières itérations de la digitronica post-genre.

L'urgence postpunk :

  • se rapportait à la vision d'artistes personnifiés, par opposition à l'anonymat de la rave/hardcore
  • se présentait presque toujours sous la forme de chansons, avec des paroles qui pouvant soutenir un propos, même ses extrémités soniques.
  • participait à un esprit contextuel plus large d'un mouvement / cause, portant avec lui un impératif moral de communiquer, de contester et de s’opposer.
En outre, sa conviction dans la possibilité réelle de changement dans l'accomplissement, l'intensification et l'étape dialectique succédant au punk.

Cf. la note sur le modernisme populaire.


Sources / pour aller plus loin :

Kodwo Eshun, More Brilliant than the Sun (1998)
Simon Reynolds, Energy flash (1998)
Simon Reynolds, Pure fusion: multiculture versus monoculture (2000)
Simon Reynolds, Rip It Up and Start Again (2005)
Simon Reynolds, Bring The Noise (2008)

01/07/2026

Living in the nineties

Que faisaient les gros du postpunk dans les années 90 ?

Perpétuel défrichage, traversée du désert, réinvention de la formule, trahison des fans ?

A vous de juger :

A mettre également en perspective avec les réactions de la old wave face à la new : succès pendant les 80's et tentatives de prendre la vague.

27/06/2026

Architecture

Après la peinture, voici une note sur les références architecturales dans l'après-punk.

Mark Fisher cita l'architecture brutaliste comme un exemple de modernisme populaire au côté du postpunk au Royaume-Uni. Mais y a-t-il de réelles relations entre ces deux mouvements, mis à part leurs conditions matérielles et historiques communes ?

Il semble que l'association entre postpunk et brutalisme a beaucoup été promue à posteriori, par les différents revivals : parfois avec un réductionnisme marketing assez stéréotypé, ou plus généralement par confusion avec les plus larges influences du modernisme.

Quant à l'indéniable lien avec les paysages industriels, popularisés par le postpunk mancunien, il fut également étrenné par la old wave. Comme chez Hipgnosis pour Pink Floyd (1977)

En regardant de plus près les pochettes post-punk, les styles architecturaux cités furent en réalité plutôt rares et variées.

Voici quelques bâtiments ayant inspirés photographes et graphistes :

  • Centre Georges-Pompidou à Paris, par Allan Ballard pour Jean-Jacques Burnel (1979)

  • Centre Point, gratte-ciel de bureaux dans le centre de Londres, chez Mike Coles pour Killing Joke (1979)

  • Albert Bridge, pont victorien à Londres, par Chris Carter pour Thomas Leer & Robert Rental (1979)
  • Priory Church of St Mary and St Cuthbert, ruine gothique à Bolton Abbey, chez Porl & Undy pour The Cure (1981)

  • New Covent Garden Market, immense marché de fruits, légumes et fleurs à Londres, chez Malcolm Garrett pour Simple Minds (1981)

  • Aciéries Round Oak à Brierley Hill, par Brian Griffin pour Depeche Mode (1984)
  • Château de Moydrum en Ireland, par Anton Corbijn pour U2 (1984)

Sur l'architecture brutaliste :

Comme de nombreux projets entre les années 1960 et 1980, les conceptions brutalistes étaient utopiques dans le sens où elles prouvaient l’ingéniosité humaine en construisant ce qui semble impossible. Ces structures tentant de défier les lois de la physique.

De nos jours, les vestiges de cette architecture austère, observée avec des logements et bâtiments à vocation publique, témoigne d'une toile de fond progressiste, s'opposant à l’architecture postmoderne liquide, stérile, standardisée et clairement anti-sociale.

 
Sources / pour aller plus loin :

Dominique Dupuis, New Wave Vinyls : du Post Punk à la New Pop (2011)
Mark Fisher, Ghosts of My Life: Writings on Depression, Hauntology and Lost Futures (2014)
Lorenzo Ottone, Brutalism and post-punk: a story of architecture and rebellion (2021)
Haytham Nawaz, Brutalism is the architecture of democracy (2022)