01/07/2021

Femmes de l'après-punk

Depuis les débuts de la pop music enregistrée, le rôle des femmes a plus souvent été celui de petites amies, groupies des musiciens ou poupées de producteurs-mentors.

Dans la (contre-) culture rock classique, les femmes demeurent coincées entre une figure maternelle désexualisée et une figure libre et sauvage de libertine.

Bien sûr, il y eut de nombreuses féministes importantes, mais peu de chamboulements fondamentaux de l'idéologie masculine du rock qui atteint une acmé lors de la old wave. Il a fallu attendre la composante féminine du mouvement punk (et son questionnement culturel, politique et social) pour faire avancer plus franchement le sujet.


Ce fut une période faste pour les voix féminines idiosyncratiques, et la critique des bases culturelles du sexisme. Il se distingua dans le sillage du punk ce que l'on pourrait nommer un « féminisme new wave » qui permit à de nombreuses chanteuses et musiciennes de revendiquer leurs places dans la société pop.


Certaines plus radicales refusèrent le jeu de rôle homme/femme et se réunirent dans des groupes vraiment mixtes ou 100% féminins.

Dans The Sex Revolts: Gender, Rebellion and Rock'N'Roll (1996), Simon Reynolds et Joy Press présentent certaines stratégies par lesquels les artistes femmes ont lutté pour imaginer et créer une forme de rébellion qui leur soit propres :
  • la célébration postmoderne de l'imagerie et iconographie féminines, avec une conscience de la facticité des représentations culturelles.


  • l'imitation de la rébellion masculine, avec l'incarnation de sa rudesse, son indépendance et son irrévérence.


  • L'invocation d'archétypes négatifs, comme l'hystérique et la sorcière, avec l'expulsion de l'oppression par une indocilité quasi naturalisée.


  • la démystification de la féminité conventionnelle, avec distanciation critique et une mise en scène de la tension des politiques personnelles.


  • la mascarade et l'androgynie, avec une définition du genre plus fluide pour provoquer et mettre en déroute le regard masculin.


A lire et écouter en complément :

Vivien Goldman, Revenge of the She-Punks (2019)

Punk77.co.uk, Women in UK Punk 1976-1979
Philippe Delvosalle, Post punk féminin (2007)
A Post Punk Tumblr, Girls got rhythm (2012)

Ceci est une refonte complète de la note du 14/04/2013

20/06/2021

Zoon politikon

En ce jour d'élections, évoquons la politique de l'après-punk.


Beaucoup d'auditeurs francophones ont embrassé une définition biaisée et cultureuse du post-punk, imaginant les musiciens de cette période dévoués à un apolitisme arty coincés entre les anarcho-gauchistes et les skins neo-nazis de la seconde vague punk.

Voici une sélection de quelques sessions, vaguement classées par positionnement, témoignant du foisonnement politique de cette fin des années 70 :
  • des marxistes, parfois très théoriques

  • des socialistes, solidaires avec les travailleurs 

  • des anti-racistes, face à la montée du BNF

  • des rousseauistes, dans un trip alter-mondialiste

  • des féministes, à la recherche d'égalité dans les relations humaines

  • des anarchistes, avec des aspirations libertariennes

  • et même des fascistes, en plein entrisme.

15/02/2021

Punkement funky

Cette note évoque la partie funky et dansante du postpunk, en vue de la sortie prochaine de la compilation Shake The Foundations: Militant Funk & The Post-Punk Dancefloor 1978-1984, chez Cherry Red.


Dès 1978, l'idée d'une musique dansante mais subversive, « perverted disco », « avant-funk » commença à circuler dans les cercles postpunk. En plus d'avoir intégré les leçons du reggae roots et du dub de l'époque, nombreux groupes profitèrent des apports formels de Sly Stone et de James Brown. Dès lors tous les instruments se mirent alors à remplir chacun une fonction rythmique.






« Le funk postmoderne qui combine les superbes rythmées de danse du début des seventies... avec l'agressivité et le côté explosif de 1976 » dixit Tony Wilson.

« Funk flesh + Punk attitude » fut donc le fantasme de l'époque. Mais le funk y fut remotivé par un remplacement de son extraversion par des préoccupation art rock. Cela donna naissance à une musique de danse difficile, plus adaptée à la contemplation cérébrale dans une chambre qu’à la frénésie des dancefloors. Pour Simon Frith, il s'agissait toujours de la mentalité rock progressif, mais appliquée au rythme, par opposition à la mélodie et à l’harmonie.

Cette avant-garde anti-rockiste ne voulaient pas copier la dance music noire avec déférence, mais la faire muter, la tordre vers quelque chose que plus tendu, aliéné et en lutte.






En 1981-82, le mot à la mode fut évidemment « funk ». Cependant, en 1983, la notion d'avant-funk ou de punk-funk était à bout de souffle et s’était enfermée dans ses propres clichés : trompette sous-Miles entendue au travers d'une production brumeuse, basse névrotique, voix sinistres, références à Ballard et Burroughs.

C'est pourquoi la phase suivante du postpunk embrassa l'electro, le synthfunk et leurs technologies en infiltrant que très peu leur doute ou crainte dans le mix via les paroles et l’approche vocale, mais sans vraiment en altérer radicalement la musique.

L'idée d'avant-funk resurgit de façon imprévue à Chicago, une demi-décennie après sa disparition, puis lorsque la rave passa au hardcore puis à la jungle.


Rappelons qu'il s'agit de la partie du postpunk qui avait le plus séduit l'indie lors du gros revival des noughties, probablement par son échec à être proprement funky.


Sources :

Simon  Reynolds, End of the Track (1987), Dancing on the Edge (2001), Rip It Up & Start Again (2005) + The Footnotes
Joseph Ghosn, le funk libère le punk, à travers la no wave et le punk-funk (2004)