26/12/2019

Thésaurus subséquent

Pourquoi dans une large part des publications francophones, le post-punk est présenté comme une reformulation introspective et romantique du punk et non comme un art rock confrontationnel, comme c'est le cas dans la bibliographie britannique ? 


Dans les Carnets Noirs (2003) Mario Glénadel et Christophe Lorentz utilisaient « post-punk » pour certains groupes qui cherchent à canaliser l'agressivité du punk et à en tirer des extrapolations plus artistique, et impliqués dans les balbutiements de la new wave et la naissance du genre gothique.

Il s'agirait ici des musiques froides et intellectuelles des années 80. Pour Frédéric Thébault (Génération Extrême, 2005), la musique se charge d'états d'âme et les chansons se conjuguent à la première personne du singulier amour, illusions, sens de la vie, recherche divine, souffrance existentielle, incapacité à s'adapter à l'autre, (…) Le rock devient égocentrique pour ne pas dire égoïste.


Pour Thierry F. Le Boucanier, dans The Batcave 1982-1985 : Du post punk au goth (2015), les illustres et inclassables prédécesseurs du goth n'ont alors pour seul lien commun avec la nouvelle vague sans doute la morosité et la noirceur de leurs textes et de leur musique en réponse au thatchérisme, faisant du désespoir un art de vivre. Le punk rejetait le système et crachait sur la société, le post-punk s'en désintéresse et clame son spleen et son mal-être.

Le post-punk, c'est une évidence, est avant toute chose un état d'esprit pour Tony Leduc-Gugnalons, dans Afterpunk highlights : L'ère de la glaciation sonore (2017) qui y parla même de tentative heureuse de rendre la musique plus cérébrale que jamais.


Evidemment, la old wave n'a nullement besoin de leçons en matière de musique rock romantique et conceptuelle. Bien au contraire. Alors pourquoi décrire l'après-punk avec des caractéristiques embrassant cette vision pré-punk du rock. Quid de son originalité historique : expérimentalisme, démystifications, militantisme, collectivisme DIY et même anti-rockisme ?

Julien Demets (Rock & Politique : L'impossible cohabitation, 2011) expliqua que la France a une perception différente du rock de celle des pays anglo-saxons. Pilier de la culture populaire britannique ou américaine, il y joue un rôle inverse : musique d'initiés, il créé une hiérarchie entre ses amateurs revendiquant à travers lui une certaine éducation culturelle.

Au sein de cette exception française, la légitimité et le capital symbolique des groupes dépendent alors d'un éclectisme éclairé et d'un raffinement esthétique idéologiquement valides : littérature, théâtre, académisme, art contemporain et même psychanalyse. Le rock se retrouve en quelque sorte au seuil d'un mouvement d'anoblissement culturel comparable à celui que connut le jazz (Philippe Coulangeon, La stratification sociale des goûts musicaux, 2003). 

Ce qui expliquerait le succès critique des prog rock et space rock dans l'Héxagone, également décrit comme une musique romantique, sophistiquée, complexe, cérébrale et exigeante (Frédéric Delâge, Prog 100, 2014).


Le contre-culturel apparaît nettement minoritaire au sein de ce processus d'élitisation. Le punk ne serait qu'un manquement juvénile qui fut corrigé par une évolution plus cultivée. Les groupes post-punk acceptables étant plus aisément ceux se réclamant du canon de la littérature existentialiste (Kafka, Conrad, Camus, Dostoïevski) que ceux privilégiant la culture pulp, la science fiction, la poésie beat ou la philosophie radicale. Tout élan moderniste étant dès lors incompréhensible et non viable. Et toute subversion overground reléguée au statut de récupération commerciale. 

Cette association entre post-punk et romantisme sombre est aussi partagée outre-Atlantique. Comme chez James Rovira (2018) où le post-punk, le goth et metal participent à la seconde vague de romantisme du rock. D'où un #postpunk pour parler du revival darkwave dans la hype de ces dernières années.

10/12/2019

Thésaurus vague

Note sur les redéfinitions tardives et confuses du vocable « new wave ».


Pour les définitions historiques, il y a Wavelength.fr et le reste de ce blog.  Jetons plutôt ici un œil à la littérature récente et francophone sur le sujet.

Frédéric Thébault évoquait déjà, dans Génération Extrême (2005), le mélange des étiquettes et l'utilisation du terme uniquement pour désigner le côté abordable de cette musique, les tubes calibrés FM, la musique de danse qui s'est largement diffusée dans les années 80.

En effet, depuis le milieu des années 90, de nombreuses compilations débordant de hits britanniques de la décennie précédente furent publiées avec l'étiquette comme slogan.


Dans son Histoire de la New Wave (2008), Benjamin Berton fit remarquer que la persistance du terme s'est fait hors des Iles Britanniques et que son utilisation excessive en France pour désigner un peu tout et n'importe quoi lui fit perdre de son sens et qu'il ne correspond à plus rien de tangible. Ainsi dans l'esprit des commentateurs, la new wave est devenu un genre bâtard, une notion vague qui recouvre une réalité hétérogène, commerciale et sans consistance.



 « Est-ce un style musical ? Un mouvement ? Une période ? Une mode ? Une esthétique ? (…) Les contours de ce courant musical restent parmi les plus flous de l'histoire du rock. »

Sylvain Fanet se demande également, dans Standing On A Beach (2019), si la new wave n'a peut être pas été une chimère, une agglomération absurde de trop d'artistes ou de courants qui n'avaient en commun que de se produire à la même époque.

Guillaume Gilles, qui ne trouvant pour sa recherche sur l'Esthétique New Wave (2006) ni période clairement balisée ni style musical uniformisé, fut amené à avancer le concept d'esthétisme du reste. Ainsi, pour lui, la new wave serait caractérisée par l'impossibilité d'y coller une des étiquettes existantes de la pop music  : hard rock, prog rock, folk, blues, punk.


Comme le rappela Christophe Bourseiller (Génération chaos, 2008), la new wave a largement contourné la France où la réception du mouvement fut dominé par la mondanité. Ce public de branchés resta assez hermétique à cette pop énervée, bavarde et anti-glamour.

L'impasse sur le vague originelle des années 70 et l'utilisation rétrospective d'un seul et unique terme pour tous les sous-genres apparus sur une demi-douzaine d'années masquent les dialectiques les expliquant : modernisme / postmodernisme, réalisme social / expérimentalisme formel, musiques noires / musiques blanches ou encore américanisme / européanisme. Et le public, dont ces auteurs sont issus, resta constitué en différentes niches d'écoute avec chacune ses propres définitions ; comme le mouvement gothique, quasi hégémonique dans la production de récit en France et qui n'autorise qu'une dichotomie entre ce qui fut populaire (mainstream) et ce qui resta méconnu (underground).

Sylvain Fanet résume assez bien, sur l'antenne de la RTS, cette simplification en deux pôles opposés : d'un côté un courant très froid, la cold wave, le rock gothique, la musique industrielle et de l'autre un courant plus léger, la pop synthétique ou très électronique.


Plus récemment, l'énorme engouement international pour la synthwave fut souvent accompagné d'un #newwave alors que son cadre esthétique et révérenciel cible plutôt la pop culture américaine de 1984 à 1991, faite de néons, lasers, centres commerciaux et voitures. Un exemple de marqueur de ce glissement sémantique fut visible récemment lors de la conférence La New Wave en Europe, Naissance et Influences (2017) par Frédéric Sérendip et Eva Peel où il fut exclusivement question du continuum coldwave-synthpop-synthwave afin d'introduire un DJ set électronique.

10/07/2019

1977, le crépuscule des idoles

Cette année-là sera toujours associée à l'explosion du punk, qui envahissait alors les bacs, les charts, la télévision, les journaux et même le Jubilé d'Argent de la Reine. Mais ce fut également la sortie de l'ombre du reste de la new wave.


Très loin de n'être qu'une simple récupération commerciale du punk ou une métamorphose romantique de sa colère en mélancolie. En fait, de nombreux musiciens pop utilisèrent le phénomène punk comme un moyen d'entrer dans le business et firent de cette fin de décennie un âge d'or du single.







Bonus : « New Wave R.I.P » clame le T-shirt du Johnny Rotten en croix dessiné sur la couverture du Trouser Press d'october 1977, le mois de Never Mind the Bollocks.